Nos anciens des services de l’agriculture et autres organismes de recherche et de vulgarisation œuvrant aux colonies, puis en outre-mer, ont depuis bien longtemps souhaité voir les paysans de leurs régions d’activités adopter des méthodes et techniques « modernes » de culture, d’élevage, d’exploitation forestière, méthodes et techniques déjà élaborées en milieux contrôlés (stations, laboratoires, dispositifs expérimentaux, champs de démonstrations, etc.).

L’un des processus préféré et souvent adopté pour montrer aux paysannats éblouis, les extraordinaires vertus de ces nouvelles « technologies » a été la « ferme-modèle », sur laquelle est installé un agriculteur « méritant » auquel sont attribués la case d’habitation, un lopin de terre à la surface calculée de quelques hectares, un attelage (de préférence bovin) assorti des petits équipements et abris nécessaires, et quelques encouragements financiers. Notre agriculteur (cultivateur-éleveur-…) se doit naturellement de respecter les assolements, les rotations, les techniques prescrits par le service initiateur qui, au demeurant, l’assiste via un technicien professionnel, vulgarisateur ou « encadreur ».
Bien entendu, la « ferme-modèle » a connu, selon les temps et territoires et par besoin d’originalité des concepteurs, multiples désignations : ferme familiale, ferme pilote, ferme de collaboration, ferme de colonisation, ferme-type, fermette, etc. Sur la pertinence et l’efficacité de ce type d’intervention en milieu rural, avis et critiques ont été nombreux : « échec complet » pour certains, « semi-réussite » pour d’autres, etc., la difficulté première rencontrée par le fermier installé étant probablement son isolement géographique et social, sa marginalisation de sa collectivité d’origine.
Toutefois notre propos n’est point ici de traiter plus avant de cette forme de vulgarisation, mais seulement de conter brièvement l’histoire d’une de ces fermes-modèles confiée à un vaillant paysan Bariba du Nord Bénin, heureux candidat choisi dans les années 1950, alors que le Bénin s’appelait encore Dahomey, pour participer à la grande aventure des « fermettes » lancée par le Service de l’agriculture du Dahomey d’alors.
C’est ainsi que Ourou Maga, valeureux cultivateur d’un village proche de la Station expérimentale d’Ina (à quelque 75 kilomètres au nord de Parakou) se voit distingué par l’agronome Leblanc pour son savoir-faire, son ardeur au travail, son ouverture à l’innovation et au progrès, ses ambitions légitimes. Toutes ces qualités lui font attribuer, dans le Borgou (nord-est du territoire), une fermette située en bordure de la route Parakou-Kandi-Malanville (ville frontière séparée de Gaya, sa vis-à-vis nigérienne, par le grand fleuve Niger). Ce site ne peut d’ailleurs que permettre un meilleur accès et un suivi plus approfondi des réalisations de ce fermier jugé très prometteur.
Les débuts de notre courageux Ourou sont, bien entendu, un mélange de difficultés, de satisfactions, d’imprévus liés à tout déplacement et réinstallation d’une famille avec femmes, enfants et autres dépendants, accompagnés de leurs animaux, biens, habitudes, etc. Sont néanmoins rapidement mises en place les cultures prévues dans le contrat de concession : arachide, mil, cotonnier, sorgho, manioc, ignames, etc., les femmes s’afférant de leur côté à organiser la vie domestique, à préparer les carrés de légumes et ingrédients nécessaires à la cuisine, à ménager aux petits élevages et volailles leurs indispensables places. Apparaissent aussi très vite des herbes, arbustes, arbres alimentaires, médicinaux (citronniers, papayers, anacardiers, moringa, etc.) mais aussi des arbres d’ombrage (cassias, neems, etc.). Le soleil est brûlant dans ce Nord Dahomey !
Et nonobstant quelques accros au plan-type initial des experts, tels que débordements fonciers, édifications de petites cases traditionnelles supplémentaires, nécessaires à l’hébergement d’un lignage grandissant et de parents attirés par la réussite, notre fermier pilote se trouve en peu d’années à la tête d’une exploitation familiale, sans doute encore modeste mais jugée viable par l’agronome Leblanc et à valeur d’exemple pour les paysans d’alentour.
Cependant un événement extérieur de considérable ampleur vient bousculer cette lente mais tranquille accession au « progrès ». À la suite de très sérieuses dissensions politico-économiques entre les territoires du Nigeria et du Niger, ce dernier, avec la complicité chaleureuse du Dahomey, décide en 1954 d’évacuer par le port de Cotonou la totalité de ses arachides produites dans la partie occidentale de son Territoire (Niamey, Dosso,….). Et ce sont ainsi quelque 30 000 tonnes, soit le tiers de la production nigérienne annuellement exportée, qui doivent être transportées par la route jusqu’à Parakou (Bénin), puis par le rail jusqu’au port d’embarquement. Les initiés se souviennent sans doute qu’auparavant cette évacuation se faisait par voie fluviale (fleuve Niger) jusqu’à Jebba au Nigeria, puis vers le port de Lagos par les Nigerian Railways. L’autre partie des arachides exportées (les deux tiers) produites en région orientale du Niger (Maradi, Zinder…) continuera toutefois à être acheminée par la route jusqu’à Kano (Nigeria), puis par les Nigerian Railways jusqu’à Lagos. À rappeler qu’en ces années 1950 la production arachidière du Niger va dépasser progressivement les 100 000 tonnes, puis 150 000 tonnes, dont une partie notable est néanmoins consommée directement, ou transformée en huile sur place par des huileries régionales.
Mais revenons à l’ambitieux projet d’évacuation des arachides occidentales par le Dahomey. Il est engagé dès 1955 avec l’appui décisif du Fonds d’investissement, FIDES français, sans que d’ailleurs les justifications économiques en soient véritablement établies. Il prend le doux nom d’« Hirondelle », car pour ses promoteurs il s’agit d’un double flux migratoire, saisonnier, à l’image de celui de notre charmant et fidèle passereau : du nord au sud pour l’arachide exportée, du sud au nord pour toutes marchandises importées destinées au nord Dahomey et au Niger.
Et c’est une fantastique noria de camions qui s’ébranle sur la RN 2, créant un considérable trafic qui va d’ailleurs justifier le remplacement du bac Gaya-Malanville par un pont en 1959 et la construction d’une véritable infrastructure portuaire à Cotonou en 1964, entraînant l’abandon de son vénérable wharf.
Bien entendu Ourou voit de sa ferme, et de son transat, passer ces innombrables camions, conduits par des avaleurs forcenés de kilomètres, de sable, de latérite, et que l’écrasante chaleur amène toutefois de plus en plus à quérir auprès de notre sympathique et compatissant fermier quelques boissons fraîches, quelque ombre relaxante. Et la compassion aidant, Ourou songe à mieux accueillir ces nomades de la route souvent épuisés de fatigue, loin de leurs milieux familiers. Il s’équipe de quelques vieux frigos à pétrole, prévoit prudemment quelques tables, toits et paillotes supplémentaires. Il s’entoure naturellement des aides nécessaires au bon service de ces menus rafraîchissements puis, peu à peu, de quelques petits plats traditionnels cuisinés sur place par ses femmes, moyennant toutefois une juste, mais oh combien discrète contribution financière (entre frères de la grande Union française, engagés dans le même combat du développement !). Ourou envisage même d’offrir quelques possibilités de repos, pour la sieste ou pour la nuit, à ces transporteurs et leurs accompagnants exténués. Bien entendu, son bon goût et sa perspicacité naturelle lui font choisir, pour assurer convenablement ces prestations, dans le plus grand respect de la légendaire hospitalité Bariba, des aides averties, compétentes, de préférence féminines, expertes, dévouées, accortes, compréhensives…
Très rapidement, de bouche à oreille et malgré le bruit et la poussière, la renommée de l’étape-oasis ainsi offerte par Ourou Manga enfle, se propage auprès de tous les utilisateurs de cette route interterritoriale. Pensez ! On y peut se rafraîchir, se restaurer, se laver, se reposer, dormir, assouvir, encore dormir…
Et, à l’aube de l’indépendance de son pays, c’est la réussite, la richesse tant espérée pour notre fermier modèle, heureux tenancier de ce havre de paix, de cette enseigne « Au bord de la RN2 », dont d’aucuns, mauvais esprits, ne retiendront que les neuf premières lettres. C’est aussi bien entendu la confirmation du bon choix de l’agronome Leblanc.
Mais qui a pu prétendre que les fermes-modèles étaient sans avenir ?

Montpellier, 27 janvier 2014
René Tourte
 


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