Philippe Jouve
A la sortie de l’Agro (Institut national agronomique de Paris) et bien que me destinant plutôt au développement qu’à la recherche, je me décide de parfaire ma formation à l’Inra Versailles, au laboratoire des sols dirigé par Stéphane Hénin où je suis accueilli par Gérard Monnier. Autant dire que je suis tombé très tôt dans la marmite agronomique.
Après avoir passé le concours d’assistant de recherche, jeune marié et jeune père, je pars au Maroc faire mon service militaire en coopération (VSNA). Parti pour 16 mois j’y resterai 16 ans (de décembre 1966 à juillet 1982). Arrivé sur place, je suis recruté au titre de la contrepartie marocaine des experts du Projet Sebou tant étaient rares, à l’époque, les ingénieurs marocains pouvant assurer cette contrepartie. Le Projet Sebou était un très ambitieux projet de la FAO-Banque mondiale visant au développement rural du Bassin du Sebou, territoire aussi vaste que la Suisse. Au moment où se termine la phase d’étude du projet qui, chose difficilement imaginable maintenant, avait duré six ans et mobilisé près de 50 ingénieurs, je suis retenu pour faire partie de la petite équipe pluridisciplinaire chargée d’assurer le passage des études aux réalisations. C’est ainsi que je me suis retrouvé au service de la mise en valeur agricole de l’Office du Gharb qui avait en charge l’équipement pour l’irrigation de cent vingt mille hectares de cette vaste plaine du Gharb.
C’est là que je découvre que si le Maroc dispose d’importantes ressources en terre et en eau, il manque cruellement d’agronomes pour les mettre en valeur. Abdellah Bekkali, directeur du nouvel Institut agronomique et vétérinaire (IAV) Hassan II me propose de venir participer à leur formation à Rabat. Ce que j’ai fait de 1972 à 1982. Pendant ces dix ans, j’ai eu la chance de participer à cette grande aventure intellectuelle et humaine qu’a été la construction du dispositif de formation de l’IAV. Avec des collègues, devenus pour la plupart des amis, tels que François Papy, Alain Bourbouze, Néjib Bouderbala, Paul Pascon, nous avons élaboré cette pédagogie du réel qui a fait de l’IAV un établissement de références pour les Nations Unies et pour de nombreux pays africains. Une fois la relève assurée par de jeunes et brillants enseignants marocains, je décide de revenir en France.
Après un certain nombre de péripéties administratives, Hervé Bichat m’accueille en 1983, au Gerdat, matrice du futur Cirad. Après le Maroc, c’est pour moi la découverte du monde tropical. Affecté à l’Irat, je participe au grand mouvement d’aggiornamento de la recherche agronomique tropicale et bientôt je me retrouve au nouveau Département des systèmes agraires (DSA) fondé et dirigé par René Tourte. C’est l’époque où se formalisent et s’expérimentent les nouvelles démarches de recherche développement et de recherche sur les systèmes de production, ce qui me conduit à accompagner la mise en œuvre de ces démarches dans différents pays d’Afrique subsaharienne : Burkina, Niger, Cameroun, Togo, Mali entre autres.
Tout au long de mon parcours, j’ai été amené à associer enseignement et recherche. Cette période n’a pas échappé à la règle et, dès 1983, j’ai participé à l’enseignement du Cnearc (Centre national d’études agronomiques des régions chaudes) et à la mise en œuvre d’une formation à l’étude des systèmes de production et systèmes agraires.
En 1990, je suis mis à disposition par le Cirad pour assurer la direction scientifique et pédagogique du Cnearc dont Alain Ruellan vient de prendre la direction. C’est au cours de cette période que sera formalisé et mis en œuvre un projet pédagogique pour le Cnearc fondé sur une approche pluridisciplinaire des réalités agricoles, l’analyse des dynamiques agraires et l’engagement citoyen en faveur du développement agricole des pays du Sud.
Dans cette nouvelle affectation, je poursuis des recherches sur l’adaptation des systèmes de production à l’aridité et à la sécheresse déjà amorcées dans le cadre du R3S (Réseau de recherche sur la résistance à la sécheresse au Sahel, initié par le Cirad). Ces travaux de recherche associés à ceux conduits au Maroc me permettent de soutenir une thèse à l’université de Montpellier III, en 1993, sur l’adaptation à l’aridité et, quelques années plus tard, de devenir membre du Comité scientifique français de la désertification (CSFD).
Dans le même temps, je poursuis mon enseignement sur l’approche systémique des différents niveaux d’organisation de la production agricole que j’ai pu enrichir et documenter par les nombreux mémoires d’étudiants que j’ai été amené à encadrer et que j’ai accompagnés de nombreuses fois sur le terrain aussi bien en Afrique qu’en Asie ou au Brésil. A partir des travaux et publications effectués sur cette approche systémique, j’obtiens en 1997 l’habilitation à diriger des recherches (HDR) ce qui m’a permis ensuite d’encadrer plusieurs thèses d’étudiants et chercheurs africains.
Il est de bon ton quand on n’en a pas reçus de dédaigner les honneurs, mais quand on les reçoit, sans les avoir sollicités, il est rare qu’on les refuse. Ce fut mon cas pour les Palmes académiques qu’une erreur administrative m’a octroyées en double ! Mais ce que l’on apprécie plus, c’est la reconnaissance par les pairs, c’est pourquoi j’ai été heureux de recevoir une médaille d’or de la part de l’Académie d’Agriculture de France pour l’ensemble de mes travaux de chercheur et d’enseignant dans le domaine des recherches sur les systèmes de production agricoles. Une fois la retraite venue, j’ai repris, un peu tard, ces différents travaux pour les publier dans un ouvrage intitulé « L’agronome et les systèmes ».
Arrivé au terme de mes engagements professionnels, j’ai renoué avec le Maroc (ne dit-on pas que l’on revient toujours sur les lieux du crime ?). Ayant découvert le formidable travail réalisé par l’ONG marocaine, Alcesdam (Association de lutte contre l’érosion la sécheresse et la désertification au Maroc), en matière de réhabilitation des palmeraies dégradées de la région de Tata au Sud du Maroc, j’ai proposé mes services pour les accompagner dans cette réhabilitation et valoriser leur action. Cet engagement s’est concrétisé par des diagnostics d’oasis, des études thématiques, des formations et la réalisation d’un film en 2010, sur la renaissance de l’oasis de Taldnounte « Même les oiseaux sont de retour ».
Avec le Maroc la boucle se ferme, mais la vie continue…
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