Présentation d’ouvrage par Jacques Chantereau
1898-1958 Trois générations en Algérie
Réminiscences et vicissitudes du grand-père, du père et du fils Blaha
Georges Blaha
Edilivre
Avril 2026, 356 p.
Notre collègue et ami, Georges Blaha vient d’éditer un ouvrage 1898-1958 Trois générations en Algérie. Longtemps, il a occulté le fait qu’il était un pied-noir malgré toute une histoire familiale liée à ce pays.
Aujourd’hui, il revient sur la douloureuse rupture des liens fusionnels que sa famille et lui-même entretenaient avec l’Algérie. A travers l’histoire des siens, Georges, en simple observateur d’événements lui étant connus, nous donne une analyse de ce que fut l’Algérie française et entreprend d’en comprendre l’échec. En plus de son intérêt historique et narratif, l’ouvrage est à lire pour notre compréhension de la blessure toujours non cicatrisée entre l’Algérie et la France. De plus, le document nous fait réfléchir sur les problèmes actuels d’assimilation à notre culture.
L’ouvrage comporte deux parties. La première, la plus importante, est une prenante saga familiale axée sur les chefs de famille de trois générations de Blaha : Le premier est Ferdinand (1877-1925) qui, à sa naturalisation française, fut envoyé en Algérie à la fin du XIXe siècle. Il réussit son intégration dans le sud oranais en y fondant une famille. Le deuxième est son fils Fernand (1904-1987) qui eut une carrière militaire à assumer et pleinement reconnue hiérarchiquement. Enfin, le dernier est Georges lui-même, fils de Fernand, né à Alger en 1936. Le récit de leurs parcours, qui s’interpénètrent sur près d’un siècle, est écrit à la première personne à partir de récits personnels, de correspondances, de photos et, avec le grand père, de souvenirs rapportés par l’entourage familial permettant à Georges une reconstitution de son vécu. L’ouvrage confronte leurs destins individuels à la grande Histoire puisque nous partons de l’Empire austro hongrois de la fin du XIXe siècle et de Vienne, sa capitale, pour une arrivée en Algérie en 1899. A partir de cette date, les périodes algériennes des trois générations successives de Blaha dans ce pays nous en font suivre l’évolution jusqu’à son indépendance. Il y a, entre temps, les épreuves intenses et individuelles de deux guerres : celle de 1914-1918 pour Ferdinand, principalement en Grèce dans le cadre singulier de l’Armée d’Orient et celle de 1939-1945 pour Fernand affecté aux zouaves puis aux tirailleurs algériens en Afrique du Nord. Georges nous en donne ses souvenirs d’enfance et nous rapporte aussi ceux de la guerre d’Algérie. Tout au long du récit, des encadrés, des cartes et des annexes nous précisent régulièrement le contexte historique, géographique et social dans lequel les personnes se trouvèrent plongés.
La deuxième partie du livre nous rapporte les perceptions propres des trois protagonistes sur l’Algérie et sur la politique française de l’époque à l’égard de ce pays. Georges en tire une analyse des raisons principales qu’il juge expliquer l’échec final d’une société franco-algérienne ayant donné parfois l’illusion d’une possible réussite. Le texte, très riche et foisonnant, donne beaucoup d’informations et de réflexions à découvrir en lisant l’ouvrage. Pour Georges, une différence importante existait entre le bled et les grandes villes : dans le bled, comme à Méchéria où ses grands-parents et ses proches vécurent, les rapports entre les populations berbères ou arabes et celles européennes y étaient plus étroits que dans les grandes villes. Une compréhension voire une imprégnation des cultures pouvaient s’opérer. La preuve en est que Fernand, le père de Georges, parlait l’arabe dialectal appris gamin avec les enfants musulmans. Malgré ce contexte, des régions ne furent jamais totalement « pacifiées » souvent à la suite d’un manque de discernement de politiques français en poste à Paris aboutissant même dans des centres urbains (comme Sétif en 1945) à des insurrections réprimées de façon sanglante. Par contre, la mise en valeur du pays, avec toutes ses infrastructures construites à l’instigation de la France, fut considérable. Pour Georges, cet échec algérien a une première explication fondamentale dans l’antagonisme religieux, de plus la France ne trouva pas un chemin adapté pour appliquer en pays coranique des valeurs républicaines comme la laïcité ou l’égalité de statut de la femme. Georges pense que beaucoup de tentatives plus que malhabiles eurent un effet déterminant dans le rejet de la France. Notamment, l’injustice sociale était rédhibitoire : les musulmans n’avaient pas la pleine citoyenneté française. Cela ne s’obtenait que par une démarche personnelle que seule une élite urbaine entreprenait, et que les décisions politiques tendant à élargir les droits civiques aux Arabes et Berbères restèrent insuffisantes. Elles donnèrent naissance à un sentiment national algérien qui ne fit que s’amplifier. Il y eut pourtant des moments de fraternité entre les communautés comme lors du centenaire de l’Algérie française en 1930 ou lors des évènements du 13 mai 1958. Ils ne durèrent pas. Des acteurs des deux côtés ne voulaient pas de rapprochement et, du côté français, bien des maladresses et des ignorances entretinrent les incompréhensions. D’ailleurs, Georges nous rapporte quelques anecdotes personnelles où, dans sa jeunesse algéroise, il put, lui-même, manquer de discernement sur la réalité d’un monde musulman. Finalement, il reste les remords et les regrets. Des occasions furent manquées. Il y avait sans doute une possibilité d’existence pour une Algérie multiculturelle coconstruite sur place par les deux communautés sans intervention directe de la métropole. Elle ne fut ni retenue, ni favorisée.
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