Homo domesticus Une histoire des premiers Etats

Présentation d’ouvrage par Robert Schilling

 

HOMO DomesticusHomo domesticus
Une histoire profonde des premiers Etats

 James C. Scott

 

Traduction de l’ouvrage Against the Grain : A Deep History of the Earliest States, Yale University Press, 2017

Editions La Découverte

Janvier 2019, 301 pages

 

 

 

L’auteur est professeur émérite de science politique et d’anthropologie à l’université Yale. Dans cet ouvrage, il soutient le paradoxe apparent que le temps et la pénibilité du travail des chasseurs-cueilleurs, pour acquérir leur nourriture, était (est encore) bien moindre que celui des agriculteurs, et que leur qualité de vie était supérieure. Les sociétés paléolithiques auraient été en réalité les premières et les seules « sociétés d’abondance ». Le mythe biblique du paradis perdu en a conservé la mémoire. Deux énigmes successives parcourent la trajectoire de l’humanité. La première est celle de l’origine de l’agriculture, qui a transformé de petits groupes de chasseurs-cueilleurs nomades en villageois sédentaires industrieux à la démographie galopante. L’homme, lui aussi, a été domestiqué ! La seconde est l’apparition, quelques millénaires plus tard, des Etats centralisés. Ces deux révolutions furent-elles bénéfiques, étaient-elles inévitables et comment se sont-elles produites ?

L’agriculture est apparue à la faveur du réchauffement qui suivit la glaciation de Würm, il y a une douzaine de millénaires, en divers points du monde sans relation les uns avec les autres et avec des animaux et des végétaux différents. Les principaux foyers de cette révolution néolithique furent le Proche-Orient, la Chine du Nord (millet) et du Sud (riz), les Andes, la Nouvelle-Guinée et sans doute l’Afrique subsaharienne (mil et sorgho). La domestication d’animaux s’est faite en même temps et dans les mêmes zones. L’auteur s’intéresse surtout au Proche-Orient, foyer le mieux connu où sont apparus beaucoup plus tard les plus anciens Etats du monde (Egypte, Mésopotamie). Cette évolution, loin de constituer un grand pas en avant pour l’humanité en termes de bien-être comme on le prétend généralement, présente de nombreux désavantages, dont en particulier la propagation des maladies infectieuses, une alimentation moins variée, un travail plus intensif et plus pénible, la contraction de l’espace vital, des inégalités sociales plus marquées, l’apparition de la propriété privée et de son corollaire, la guerre. Chacun de ces points est abondamment documenté. L’émergence de l’Etat et la révolution urbaine reposent sur un facteur déterminant : le grain. Seules les céréales sont vraiment adaptées à la concentration de la production, au prélèvement fiscal, à l’appropriation, au stockage. Pour qu’il y ait Etat, il doit y avoir contrôle et exploitation de la population soumise, et seules les céréales le permettent. Riz, blé, orge et maïs représentent aujourd’hui encore plus de la moitié de la consommation mondiale de calories. Prés de cinq millénaires se sont écoulés entre l’émergence de l’agriculture sédentaire et l’apparition progressive d’Etats, dans la situation la plus favorable, celle de la Mésopotamie. Le processus ne fut généralement pas volontaire et les régressions furent nombreuses, qualifiées d’« âges sombres » et de décadences civilisationnelles par les historiens, mais que James Scott interprète comme des révoltes de populations ayant choisi délibérément de déserter l’Etat oppresseur pour revenir au mode de vie antérieur. Il y a quatre siècles à peine, un tiers du globe était encore occupé par des chasseurs-cueilleurs, des cultivateurs itinérants et des peuples pastoraux. L’impératif de rassembler les hommes, de les installer à proximité du centre du pouvoir, de les y retenir et de leur faire produire un excédent par rapport à leurs propres besoins animait une bonne partie de l’art de gouverner dans le monde antique. Etaient qualifiées de « barbares » les populations non (encore) soumises à ce système. On comprend que nos ancêtres ne se soient pas précipités dans le giron des premiers Etats.
Vous l’aurez compris : James Scott est « anarchiste ». Il a d’ailleurs écrit un Petit éloge de l’anarchisme traduit en français (Lux, 2013). Dans le présent ouvrage, il déconstruit le récit traditionnel de la révolution néolithique et de ses débouchés étatiques en en révélant toute la face obscure. A l’époque des interrogations sur la décroissance et sur l’écologisme radical, ce livre est dans l’air du temps, mais il ne propose pas d’alternative à une situation présentée comme une impasse, ce qui laisse le lecteur perplexe…