Anne Aubert

Chère Anne,

Il y a trois semaines à votre domicile nous regardions ensemble un reportage filmé à Madagascar et réalisé en août dernier à l’initiative de l’une de vos petites-filles Astrid. Or ce pays de ma première affectation Outre-Mer il y a cinquante ans, je venais précisément de le revisiter. Le document à vocation humanitaire et solidaire réveillait chez vous une fierté non dissimulée puisqu’il enclenchait l’heure de la relève générationnelle.

Votre passion pour le devenir des pays de la ceinture intertropicale où vous avez tant donné car tant reçu, a traversé le Maroc, l’Equateur, le Cameroun, la Réunion, la Chine et des dizaines d’autres pays que vous avez inlassablement parcourus. Que dire Anne, de cette pérégrination planétaire qu’à chaque fois vous mettiez un point d’honneur à planifier minutieusement avec Bernard, sinon qu’elle vous a naturellement préparée au dernier grand voyage.
Aujourd’hui, devant vous, votre famille, vos amis, c’est en qualité de président de l’amicale des anciens du CIRAD (l’ADAC) et compagnon de route de Bernard depuis 1968, que je souhaite vous témoigner ma profonde affection Anne, en cet instant de douleur et de recueillement collectif. Je veux exprimer les sentiments que je ressens pour la femme, l’épouse, et la mère, dont la mémoire restera à jamais inscrite dans la propre histoire d’ingénieur en agronomie tropicale de Bernard, et dans celle de vos enfants, petits-enfants et nombreux amis.
Anne fait partie de cette communauté de femmes qui ont accepté d’épouser des scientifiques faisant carrière Outre-Mer dans les années 50-60. Cela en dépit de conditions souvent précaires d’ordre matériel, sanitaire, éducatif, voire sécuritaire dans bien des contrées d’Afrique subsaharienne ou d’Amérique latine. Mais la soif de découverte et l’amour sans faille que vous portiez à votre jeune mari, n’ont pas effacé la légitimité à faire valoir vos compétences d’infirmière et d’assistante sociale acquises en Algérie.
Anne vous avez choisi non pas de suivre Bernard partout dans ces pays du Sud aussi différents qu’imprévisibles fussent-ils, mais de l’accompagner, de l’épauler et de le conseiller. Vous lui avez apporté cette préoccupation permanente pour les plus humbles et les plus faibles, principalement les femmes et les enfants. Ce choix résolu dans le quotidien d’un chercheur itinérant expatrié ne vous a pas empêché de construire une famille et d’apporter tout ce qu’il fallait d’amour et d’exigence dans l’éducation de vos propres enfants.
Dans cette triple tache d’épouse, d’assistante et de mère vous avez su trouver, Anne, le temps de vous intéresser à votre environnement dans ses dimensions sociales, sociétales et culturelles. J’en veux pour preuve votre curiosité pour les civilisations maghrébines, andines, d’Afrique subsaharienne et bien sûr celles de Chine. Cette ouverture vous a donné une culture, un langage ciselé, des attitudes sereines, et jusqu’à l’élégance d’une ambassadrice du Programme des Nations Unies pour le Développement, que chacun de vos hôtes missionnaires et visiteurs ont pu apprécier. Anne, vous êtes devenue pour nous un véritable modèle, j‘allais dire presque une icône représentative de ces personnes de l’ombre agissant discrètement pour contribuer à la reconnaissance internationale de Bernard et à travers lui, à celle de la recherche agronomique française en régions méditerranéennes et tropicales. Souvent oubliée parce que n’apparaissant pas dans les publications officielles, vous retrouverez toute votre place dans la prochaine parution de l’ouvrage intitulé « Hommes et Fruits en pays du Sud » et qui est en cours de parution dans la collection de l’ADAC « Histoire et mémoire des hommes ».

Ce cheminement à deux aurait pu se poursuivre harmonieusement plusieurs années encore si une maladie sournoise n’y avait mis un terme brutal. Cruellement, Anne si l’équipe de microbiologistes de l’INRA au sein de laquelle Bernard a œuvré sans compter est parvenue à identifier et maîtriser la grave maladie des agrumes appelée huanglongbing, leurs homologues experts en santé humaine n’ont jamais réussi à établir avec certitude les causes de votre mal. Dans vos lectures Anne vous aviez noté la réflexion d’un penseur médiéval arabe « La vie est comme l’eau où viennent s’abreuver les oiseaux, ils repartent, d’autres viennent après eux ».

Bernard, ta peine est assurément à la hauteur de la chance que tu as eue d’avoir une telle épouse. Mais le temps aura manqué pour que tu puisses lui rendre tout ce qu’elle t’a donné sans compter. Nous le compensons modestement en cet instant de recueillement.

Anne, vous étiez et vous resterez une grande dame. Voguez désormais vers de nouveaux horizons où vous nous accueillerez un jour avec noblesse et humilité, puisque vous saviez si bien le faire ici-bas.

Jean-Pierre Gaillard
  18/12/2013