Hommage à Jean Collinet

Ami Jean, te voilà rendu dans des espaces lumineux et reposants où tu vas pouvoir exercer tes talents d’humoriste.

images/photos/jeancollinet_1990Guatemala.jpgDe même que j’imagine Jean Paul Belmondo (Bébel pour ses fans, dont je suis) y donner des leçons d’acrobatie à des personnes connues sur terre pour leur style compassé, tu pourras ouvrir un cours d’humoristes, avec l’art consommé du regard décalé et amical qui décèle les moindres failles dans les discours, les postures, les attitudes. Si l’au-delà te prévoit un autre séjour sur notre bonne vieille planète, je te verrais bien faire carrière chez les chansonniers, façon « l’oreille en coin dimanche matin », ou les humoristes façon Pierre Dac (« l’os à moëlle ») ou Francis Blanche (« signé Furax »). Combien d’excellents moments n’y ont pas passés les auditeurs des années 50 ? Jean, tu es de cette trempe-là ! Combien de fois ne nous as-tu pas fait rigoler lors de nos rencontres centroaméricaines ?

Car, je le rappelle pour les jeunots et les jeunottes, c’est au Costa Rica que nos chemins se sont croisés, dans les années 80 : tu venais d’y débarquer au titre de l’expansion géographique de la prestigieuse pédologie de l’ORSTOM. Et moi j’y avais amorcé une collaboration avec le CATIE qui a permis des aventures analogues avec des programmes du CIRAD, dont le Café, les Forêts et les cultures vivrières.

Les premiers contacts ayant été sympas et créatifs, nous avons décidé d’une tournée commune dans plusieurs pays centroaméricains, en partant du Costa Rica. Geneviève avait pu me rejoindre, mais Odile était retenue à San José, sans doute par les choupinettes. Cette tournée reste gravée dans ma mémoire par les handicaps que nous avons dû surmonter, dont ceux du franchissement de la frontière du Nicaragua, alors sandiniste depuis peu et harcelé par des « contras » de toutes origines, soutenus par les USA et leurs agences disposant de moyens conséquents. Bref, des no-man’s lands à parcourir à pied, avec nos bagages à la main : de quoi meubler les armoires à souvenirs. Au menu, la découverte de ces agricultures si contrastées entre les confortables plantations de palmiers à huile dans les plaines et les exploitations misérables des paysans coincés dans des espaces restreints de paysages vallonnés. Et bien sûr les sols n’étaient pas les mêmes, ni la façon de les améliorer. Agros et pédos au coude à coude sur le terrain… Et le soir, Carlos Mejia Godoy et ses chansons en soutien aux sandinistes. Geneviève et moi nous croyions de retour dans les penas de Santiago à la suite de l’élection de Salvador Allende, une dizaine d’années auparavant.

Sais-tu, mon cher Jean, que je rêvais d’être pédologue à l’ORSTOM ? C’est historique : en juin 1953, j’ai choisi cette option pour la troisième année de l’Agro. Pénard, je partis crapahuter dans les Alpes. A mon retour, fin août, je trouvais une lettre manuscrite d’Aubert, le patron de la discipline, qui m’expliquait que je n’avais pas été retenu, sans explication. Je téléphone alors à la peu avenante Mlle LIEUBAIL, SG de l’ORSTOM, qui m’explique que cette institution ne pouvait tolérer de recruter un agro sorti dernier de sa promo ! C’était bien le cas : 123ème/123 ! Il est vrai que je m’y étais soigneusement appliqué : la découverte des théâtres parisiens en première année, la Revue de l’Agro en deuxième, et une suite d’amphis super-barbants, à l’exception de celui de pédologie et d’agriculture comparée. Adieu la recherche-pédo, bonjour le développement rural. Soixante-cinq ans plus tard, je ne regrette rien. Mais Jean et moi ensemble en Amérique centrale, quel excellent souvenir !

                                                                                                                                                                         

                                                                                                                                                                       René Billaz 30 12 2021


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