Extrait du Bulletin d'Information et de liaison de l'IRAT
2ème trimestre 1984
 
Nous avions décidé de passer la journée loin du bruit et des gens, dans un coin reculé près du fleuve Sénégal.

Après avoir quitté la route peu après Saint-Louis au Nord-est, nous empruntâmes un chemin, relativement carrossable au début, mais qui plus loin semblait mener nulle part et partout, en s'évanouissant par endroit pour reparaître en plusieurs directions...
Nous nous reposions à l'ombre vitale d'un des rares bouquets d'arbres de cette zone après un délicieux repas de pique-nique.

S'étalant devant nous, un bras du fleuve Sénégal constitué d'eau saumâtre et fortement réduit en cette fin de saison sèche, apportait un sentiment d'apparente fraîcheur. L'air était très chaud sous l'implacable soleil, mais balayé néanmoins par moments d'une brise fraîche venue de la mer. Dans ce paysage d'arbustes épineux d'où émergent quelques dunes au sable limpide, sur lesquelles il fait bon s'allonger quand souffle l'alizé, broutait un troupeau de dromadaires. En cet instant, nos occupations étaient diverses : l'une d'entre nous pratiquait le dunisme, invisible, quelque part dans les dunes; à deux, nous venions de faire une petite heure de canot sur le marigot et méditions maintenant à l'ombre, les yeux rivés à un point fictif du ciel d'azur.chameauxsenegamSoudain un attroupement de gens apparut dans 1'horizon vibrant de chaleur, près du marigot. Est-ce un mirage? J'y vais. Une dizaine de Maures dont la maigreur des hommes au visage cuivré contrastait avec l'embonpoint des femmes au visage de satin, essayaient vainement de dégager un chameau (dromadaire donc) enlisé jusqu'au ventre dans une boue noire et gluante caractéristique des zones hydromorphes salées, boue d'autant plus épaisse que l'eau s'était retirée. Cette bête allait périr ici de toute évidence; on devine alors la perte considérable qu'il en résulterait pour ces Maures nomades. Leurs visages étaient fermés et soucieux; l'arrivée des femmes de notre groupe, en short, n'était point faite pour dérider ces visages émaciés, chez des gens où la nudité de la femme est tabou! C'est alors qu'une petite intervention de Claude, allait nous permettre de communiquer avec eux.
Claude, mon épouse, qui parle couramment le wolof, ayant entendu que l'un d'entre eux le parlait un peu, s'aventura à leur adresser la parole dans cette langue. Aussitôt des paroles s'échangèrent et des sourires s'esquissèrent, surtout chez les femmes: un message venait de passer entre eux et nous. J'eus alors l'idée d'essayer de tirer le chameau avec mon véhicule, une Alfa sud ; en effet, cela semblait possible car les berges séchées du marigot étaient indurées, autant qu'inversement, imbibées d'eau, elles sont dangereuses parce que mouvantes. Mais attention à ne pas s'approcher trop près car dans une frange intermédiaire leur dureté n'est que superficielle! On augure facilement ce qui pourrait nous arriver ... Il est vrai que nous aurions les chameaux pour nous en tirer! Claude leur fit part de ma proposition qu'ils comprirent aussitôt (la plupart des Maures du sud de la Mauritanie parlent le maure et le wolof). Rapidement tout s'organisa entre elle et eux. Deux d'entre eux partirent au pas de course (courir sous cette chaleur !) chercher une corde dans une de leurs tentes, assez éloignées car nous n'en voyions aucune à l'horizon. Quant à moi, je partis, mais sans courir, chercher ma voiture. Je roulai dans une zone sans chemin mais le sol était dur, le seul riisque étant la crevaison. Peu après mon arrivée au marigot, ils revinrent, toujours au pas de course - ce qui témoigne de leur résistance sous un tel soleil - munis de la corde salutaire. Elle fut attachée à la voiture puis ceinturée à l'arrière de la bête.
J'embrayai doucement, la corde se tendit mais rien ne bougea et rapidement elle se brisa. On la doubla. Je dus alors faire patiner l'embrayage (qui dégagea une forte odeur de ferrodo brûlé) pour que l'ensemble Alfa + chameau avançât quelque peu; une fois la rupture d'adhérence faite, on vit alors les longues pattes s'extraire de leur gangue anthracite. Je m'arrêtai. Le chameau voulut se redresser sur ses pattes flageolantes mais s'enlisa de nouveau ... et rebelote ! Enfin nous le sortîmes. Il resta plusieurs minutes avant de pouvoir se lever.
Sur le chemin du retour, la tête toujours remplie de cet épisode, comme pour nous sensibiliser, nous vîmes le cadavre d'une chèvre qui avait péri de cette manière. Mes amis et moi, nous rappelâmes alors que deux ans auparavant nous avions sauvé une chèvre des mêmes conditions de mort affreuse par enlisement, en ramassant - autant que faire se peut dans ces régions - des branches d'arbustes avec lesquelles nous avions fait un pont sur la vase, sur lequel nous nous étions hasardés pour sortir la chèvre. Le cri de la bête qui va mourir et qui vous implore est toujours poignant; une bête qui souvent est affaiblie par la soif et qui sait normalement d'instinct qu'elle ne doit pas s'approcher de ces zones dangereuses où la mort vous aspire par les pattes.

F. GANRY