Présentation d’ouvrage par Jacques Chantereau

 Vivre et travailler en forêt tropicale

Jean-Claude Bergonzini et Jean-Paul Lanly

L’Harmattan

Mai 2016

Jean-Claude Bergonzini et Jean-Paul Lanly ont rassemblé les témoignages de 28 collègues forestiers ayant œuvré dans les pays du Sud durant la seconde moitié du XXe siècle. Nombre d’entre eux l’ont fait dans le cadre du CTFT. Nous les suivons à l’époque des colonies, puis à celle des indépendances et enfin à l’ère actuelle de la mondialisation.
Le titre du livre est pertinent mais, selon les contributeurs, le curseur entre les activités professionnelles et le vécu personnel se déplace. Certains mettent en avant leur travail alors que d’autres rapportent plus leur quotidien agrémenté d’anecdotes. Tous cependant nous révèlent les nombreuses et passionnantes particularités de leur métier. Se faisant, ils nous font découvrir leur carrière conciliant rigueur scientifique et esprit d’aventure. Quelques témoignages concernent des pays marginaux en termes de forêts comme le Niger où le Sénégal. Il s’agit principalement de veiller aux aires protégées tout en répondant à la demande citadine en bois de chauffe. Cependant, la majorité des récits viennent de grands pays forestiers comme le Gabon, la Côte d’ivoire ou le Cameroun. Les environnements y sont bien différents de ceux des zones agricoles et pastorales anthropisées soudano-sahéliennes que la plupart des agronomes connaissent. Les terrains d’intervention portent sur des territoires immenses souvent difficilement pénétrables et pratiquement vides de population. Nous apprenons ce que sont les layons, c’est-à-dire des ouvertures rectilignes forestières faites à main d’homme de quelques mètres de large mais longues de plusieurs dizaines de kilomètres, voire d’une centaine. Ils permettent de se positionner et d’échantillonner les espèces sylvicoles. Nous découvrons les longs séjours en forêts et la rusticité des campements qui n’en demandent pas moins une logistique importante de porteurs. Les dangers auxquels ces chercheurs sont confrontés sont réels et des accidents arrivent. Au fil des décennies, les objectifs de travail évoluent, passant de l’évaluation des ressources forestières, à leur exploitation, leur aménagement et leur régénération. Les charges administratives de gestion s’accroissent parallèlement. Les évolutions concernent aussi les méthodes de prospection et d’inventaire que les images satellitaires viennent renforcer. Par ailleurs, la singularité des échelles spatiales et temporelles auxquelles ces agronomes sont confrontés avec leurs essais ou leurs terroirs les amènent à développer des outils statistiques originaux pour traiter la masse de données collectées. Des acteurs de ces innovations méthodologiques nous livrent leur témoignage dans l’ouvrage.
Sur le plan personnel, les affectations dans des sites souvent isolés ou dans des pays victimes de l’instabilité politique comme la RCA ou le Congo-Brazzaville, ne favorisent pas la vie de famille. Ils y font face. L’esprit de solidarité qui les anime a un effet compensateur. Jouent aussi les relations de confiance qu’ils ont avec leur personnel local. Tous ceux qui travaillent avec les pygmées rendent hommage à la connaissance inégalée des forêts de ces derniers.
En conclusion, ces forestiers ont conscience que leur action durant la période concernée par le livre n’est pas exempte de critiques. Leurs résultats n’ont pas toujours été au niveau de leur engagement et de leur espérance. Néanmoins, leur volonté de servir le développement des pays du Sud n’est pas à mettre en doute. Aujourd’hui, la multiplicité des intervenants gouvernementaux et non gouvernementaux en matière forestière tropicale, l’accumulation des textes législatifs et réglementaires, la diversité des demandes industrielles, sociétales et médiatiques marginalisent l’expertise scientifique et génèrent une complexité de situation bien difficile à appréhender. Aussi, pour les auteurs de cet ouvrage, c’est une tranche d’histoire de la foresterie tropicale qui se termine avec ce livre.