Présentation d’ouvrage par Robert Schilling

sylvie brunel

L'Afrique est-elle si bien partie ?

 

Sylvie Brunel

Éditions Sciences Humaines

septembre 2014, 192 p.

 

Au lendemain des indépendances, l'agronome René Dumont lançait son cri d'alarme : L'Afrique noire est mal partie (ouvrage réédité en 2012). Soixante ans plus tard, la tendance s'est inversée et l’« afroptimisme » domine dans le petit monde des analystes en chambre. Accrochés à des pourcentages de PIB désincarnés ou artificiels, « experts » et médias proclament que l'Afrique a « démarré » et qu'une classe moyenne dynamique y est née. Sylvie Brunel tempère cet optimisme.

Le potentiel du continent est immense : l'Afrique détient le tiers des ressources naturelles mondiales et la moitié des terres arables inemployées dans le monde, mais elle reste fondamentalement un continent riche peuplé de pauvres. Le discours victimaire, rejetant sur l'extérieur et sur le passé la responsabilité des errances d'aujourd'hui, ne peut plus servir à justifier la situation actuelle. Il est trop facile d'incriminer la colonisation, l'échange inégal, le changement climatique, que certains dirigeants invoquent pour masquer leur propre incurie et exiger réparations, financements, repentances. La rente humanitaire et la charité institutionnalisée sont exploitées comme une ressource naturelle renouvelable par des politiciens incapables ou corrompus. La gouvernance en Afrique présente toujours de sérieux ratés : des sommes colossales ont été déversées sur le continent depuis soixante ans, mais 50 milliards de dollars, l'équivalent de l'aide publique au développement provenant de la communauté internationale, s'évadent illégalement du continent chaque année. L'Afrique, ce n'est toujours que 1,6 % du PIB mondial, dont la moitié est concentrée dans trois pays (Nigeria, Égypte, Afrique du Sud). Le continent, qui représente 22,5 % des terres émergées, n'assure que 2 % des exportations agricoles mondiales. En 2010, la population africaine atteignait le milliard dont 40 % vivait en ville (100 millions dont 5 % de citadins en 1900, 2,4 milliards et 60 % prévus en 2050). Cette urbanisation galopante obéit à la loi du doublement : lorsque la population croît de x, la population urbaine croît de 2x et celle des bidonvilles de 4x. 250 millions de personnes (en majorité des ruraux !), soit un quart de la population, souffrent de la faim et les importations agricoles ne cessent de croître, alors que moins de 10 % des terres utilisables sont mises en valeur et que 60 % des réserves de terre de la planète se trouvent sur ce continent. Sur les 33 pays qui, dans le monde, nécessitent une assistance alimentaire régulière, 26 se trouvent en Afrique. On y importe de la nourriture subventionnée pour nourrir les villes à bas prix et percevoir des taxes d'importation, quitte à ruiner un peu plus l'agriculture locale, condamnant les ruraux à venir s'entasser dans les bidonvilles d'où ils tenteront l'aventure de l'émigration vers les mirages des eldorados lointains. Le géant nigérian consacre 2 % de son budget au développement rural, alors que la manne pétrolière permettrait de le financer. La République démocratique du Congo, pays de 2,4 millions de km2, est à la fois le plus riche de la planète en termes de ressources géologiques et le plus pauvre pour sa population, dont le PIB ne dépasse pas 400 dollars par habitant et par an. Dans ce contexte hautement vulnérable, l'ingérence occidentale n'a pas eu que des effets positifs ; lors du sommet de la Baule, en 1990, François Mitterrand avertit les chefs d'État africains : sans démocratie, plus d'aide. L'application soudaine du multipartisme importé a ainsi réveillé ou suscité de féroces antagonismes, chaque mouvement s'appuyant sur une base ethnique, renforçant les anciens clivages.
Où est donc « L'Afrique qui gagne », « l'Afrique en émergence », l'Afrique de la croissance à deux chiffres, l'Afrique des 700 millions de téléphones portables en circulation ? Les attributs de l'émergence semblent enfin réunis, avec un milliard de personnes qui ne demandent qu'à pouvoir travailler et consommer, avec des réserves d'énergie et de terres sans égal. Encore faudrait-il que ces attributs soient plus équitablement répartis... En fait, derrière l'illusion des chiffres, les inégalités s'accroissent, les gouvernements consacrent leurs richesses aux placements à l'étranger et à l'armement, d'immenses superficies de terres sont concédées à des puissances étrangères, ce qui est plus facile et plus directement rentable pour les décideurs que de les mettre en valeur. Les taux de croissance les plus élevés s'observent là où règne le pétrole et où il y a un rivage : l'enclavement pénalise le développement, surtout lorsque les principales exportations, limitées en nombre et en quantité, sont essentiellement composées de produits primaires. En fait, au sud du Sahara, on voit réapparaître une économie de comptoirs. Ceux d'aujourd'hui n'enrichissent qu'une infime minorité d'acteurs-profiteurs. La toile de fond reste celle du sous-développement et de la précarité, lot quotidien de centaines de millions d'êtres que le reste du monde méprise ou ignore, à commencer par leurs propres concitoyens plus nantis. Sylvie Brunel s'en désole et dénonce l'imposture : « L'Afrique sera développée quand elle nourrira ses paysans, au lieu de louer leurs terres pour que d'autres les mettent en valeur à sa place, dépensant 35 milliards de dollars par an pour acheter à l'extérieur ce qu'elle pourrait parfaitement produire elle-même. L'Afrique sera développée quand elle cessera d'accuser le reste du monde de ses malheurs et que les bons samaritains de l'humanitaire n'y proliféreront plus comme des mouches sur une charogne. Quand on cessera d'y tolérer le malheur comme une donnée ordinaire. » La route est encore longue...
Cet ouvrage a reçu le « Prix Axyntis-Conflits du livre de géopolitique », le vendredi 13 mars 2015, dans le cadre du Festival de Géopolitique de Grenoble.