livrebichatLa biomasse, énergie d'avenir ?

Hervé Bichat et Paul Mathis

Présentation d'ouvrage par Robert Schilling

Editions Quae, collection Enjeux sciences
Février 2013, 232 pages

 

La biomasse, d'après la loi de programme 2005-781 fixant les orientations de la politique énergétique, est « la fraction biodégradable des produits, déchets et résidus provenant de l'agriculture, y compris les substances végétales et animales issues de la terre et de la mer, de la sylviculture et des industries connexes, ainsi que de la fraction biodégradable des déchets industriels et ménagers ». Il s'agit donc de produits carbonés, renouvelables, fruits de la photosynthèse et dérivés de l'activité humaine.

La biomasse est une source actuelle ou potentielle d'énergie, parmi d'autres sources d'énergie renouvelable peu ou mal valorisées alors que les réserves de charbon, de pétrole et de gaz se raréfient et que leur combustion, source principale d'énergie de nos sociétés industrielles, émet de grandes quantités de GES (gaz à effet de serre). Se posent alors les problèmes du réchauffement climatique, dont les auteurs admettent l'origine anthropique, et de la satisfaction durable des besoins en énergie d'une humanité en fort accroissement démographique. Aujourd'hui, 82 % des besoins énergétiques sont satisfaits par l'utilisation de carburants fossiles. D'après les modèles d'évolution du climat, l'extrapolation des tendances actuelles – que les auteurs ne discutent pas – fait craindre une élévation de température de 4 à 6 degrés d'ici l'an 2100, d'où la nécessité d'amorcer une transition énergétique en sortant rapidement de notre dépendance à ces carburants et notamment au pétrole. Les pays de l'Union européenne se sont engagés à réduire cette consommation de manière importante et rapide. Comment ? Cet ouvrage fournit quelques éléments d'appréciation, concernant plus particulièrement la biomasse.
La biomasse est la source d'environ 10 % de l'énergie primaire produite dans le monde, utilisée principalement dans les pays du Sud. Elle reste, de loin, la plus importante des énergies renouvelables. La combustion directe du bois, source de pollutions diverses, y tient la plus grande part. Les transports sont grands consommateurs d'énergie, fournie à 93 % par les produits pétroliers. Au niveau mondial, il est prévu que les transports de personnes puissent doubler, et les transports de marchandises tripler d'ici 2050. Les biocarburants liquides susceptibles de se substituer directement à l'essence et au gazole, dits de première génération, sont préparés à partir de biomasses qui pourraient également satisfaire des besoins alimentaires (canne à sucre, maïs et oléagineux divers). Leur contribution reste minime : La production mondiale de pétrole est de 2 000 Mtep (milliards de tonnes d'équivalent pétrole) alors que celle des biocarburants est de 50 Mtep. Sur la planète, les biocarburants proviennent de 27 Mha, soit 1,6 % des terres arables. S l'on voulait satisfaire 20 % de cette demande, il faudrait y consacrer 20 % de notre surface agricole utile, ou procéder à des déboisements massifs. La chimie, la construction, la production d'électricité, sont d'autres utilisateurs importants dont les particularités sont analysées. La production de gaz à partir de produits ligneux pose des problèmes difficiles. La situation de l'économie forestière française semble paradoxale, puisque les produits ligneux ou issus du bois constituent le deuxième poste déficitaire de notre commerce extérieur alors que la forêt couvre un tiers de notre territoire. L'exploitation des forêts tropicales donne lieu à des débats à forte composante idéologique, mettant en cause notamment le palmier à huile, alors que l'implantation de complexes agro-industriels à base de palmier à huile (sud-est asiatique) ou de canne à sucre (Brésil) se réalise, non pas au détriment de la forêt primaire, mais sur les mauvais recrûs laissés par les forestiers, les charbonniers, les éleveurs extensifs et les agriculteurs itinérants. La culture du palmier à huile n'occupe qu'une faible partie des déboisements conduits par ces intervenants peu et mal contrôlés.
Le développement des biocarburants se fera-t-il au détriment du bilan alimentaire des pays les plus pauvres, si les pays industrialisés réduisent leurs exportations d'excédents agricoles à bas prix pour se consacrer aux cultures industrielles ? En fait, ces exportations n'ont pas que des effets bénéfiques : elles suscitent la consommation de biens importés (le « bon pain blanc » qui se substitue aux céréales locales en Afrique) et nourrissent les populations urbaines du Sud au détriment des producteurs agricoles locaux, moins bien représentés politiquement, incapables de moderniser leur exploitation car leurs coûts de production sont désormais supérieurs aux prix des denrées importées. Deux options s'affrontent : la recherche de l'autonomie énergétique au niveau national quel qu'en soit le prix (c'est le choix des Etats-Unis), ou le choix par chaque pays des cultures où il excelle. C'est en principe l'option européenne. La France, par exemple, devrait continuer de produire en masse du blé et importer de l'éthanol brésilien en cas de pénurie durable de pétrole. L'autosuffisance alimentaire devient alors un objectif stratégique qui doit mobiliser les politiques nationales et bénéficier de systèmes de régulation appropriés au niveau mondial. Dans cette perspective, la valorisation énergétique de la production alimentaire française ne devrait connaître qu'un développement limité et la valorisation énergétique des biomasses non alimentaires (pailles, forêts, déchets) devrait bénéficier de l'attention des pouvoirs publics, bien que cette biomasse ne puisse suppléer significativement à l'utilisation de combustibles fossiles. Que deviendrait alors notre agriculture en cas de rupture d'approvisionnement en carburant ?
La gestion des déchets biodégradables représente un secteur économique important (en France, 13 milliards de chiffre d'affaires annuel et 30 000 emplois pour la valorisation en 2010). Le bilan de cette valorisation énergétique, dans les incinérateurs et méthaniseurs, reste modeste, correspondant à 1,3 Mtep par an pour la production de chaleur et d'électricité, le potentiel annuel étant estimé à une quinzaine de Mtep, soit à peine 6 % de la consommation d'énergie primaire. Le traitement des déchets, en fait, vise surtout à réduire les coûts de collecte et de traitement, l'impact environnemental constituant le critère majeur. La production de biogaz « à la ferme » à partir de déchets de culture, comme cela se pratique à grande échelle en Allemagne, n'est pas concevable sans de fortes subventions. Là encore, il s'agit surtout de se débarrasser de déchets encombrants, le lisier notamment. D'ici 2050, les besoins alimentaires, et donc les besoins en énergie, devront doubler pour satisfaire la demande de 9 milliards d'habitants (les auteurs ne se hasardent pas au-delà de cette échéance calendaire...). Seule une faible part de ces besoins énergétiques pourra être satisfaite à partir de la biomasse, lorsque les autres utilisations possibles (chimie, alimentation, matériaux) auront été pourvues. La biomasse devrait pouvoir conserver sa place actuelle (10 %) dans les bouquets énergétiques du futur. Nous sommes loin du « pétrole vert » annoncé par certains ! Les cultures énergétiques ne sont envisageables que dans les pays disposant de suffisamment de sols et d'eau pour ne pas mettre en péril leur autonomie alimentaire, au détriment éventuellement de leurs exportations. Il n'est plus possible de se pencher sur la valorisation énergétique de la biomasse sans aborder la valorisation optimale et durable des ressources naturelles renouvelables.

Robert Schilling