Le problème de la sécurité alimentaire mondiale ne se pose pas uniquement en termes quantitatifs et la productivité de l’agriculture n’est pas seule en cause. La conférence donnée par Patrick Caron, du Cirad, dont il est rendu compte ci-après, traite de ce sujet et présente les stratégies mises au point pour que les humains, et notamment les plus démunis, voient leur alimentation durablement améliorée. L’information apportée dans le cadre de cette conférence est en parfaite cohérence avec celle donnée lors d’une récente séance publique du Conseil scientifique du Cirad, organisme français intervenant à l’international, qui devra s’adapter à ce nouveau contexte. Ce souci a été exprimé très nettement par le PDG, Michel Eddi, dans l’exposé qu’il a prononcé lors de la dernière Assemblée générale de l’Adac, le 23 janvier 2018. Le chantier est ouvert. 

Une conférence-débat sur le thème « Science, expertise, politique : la sécurité alimentaire en questions » fut organisée par l’antenne montpelliéraine de l’association Natures, Sciences, Sociétés, le 21 janvier 2018, salle Pétrarque à Montpellier. L’animateur principal était Patrick Caron, chercheur au Cirad et président du Groupe d’experts de haut niveau du Comité des Nations unies pour la sécurité alimentaire mondiale (HLPE CSA), avec la participation de Julio Berdegué, représentant régional de la FAO pour l’Amérique latine et les Caraïbes.

Il convient tout d’abord de situer la genèse et la vocation de ce groupe d’experts internationaux. Le Programme de développement durable à l’horizon 2030, adopté par la FAO et qui engage l’ensemble des pays membres, inclut 17 objectifs de développement durable qui détermineront les politiques nationales de développement pour les 15 prochaines années. De l’élimination de la pauvreté et de la faim, aux réponses face aux changements climatiques et à l’exploitation de nos ressources naturelles, l’alimentation et l’agriculture sont au cœur du Programme 2030. En 2010, le Comité des Nations unies pour la sécurité alimentaire mondiale a créé un Groupe d'experts de haut niveau (HLPE) pour alimenter débats et négociations politiques à partir d'un examen critique des connaissances disponibles sur des thématiques données. Ainsi, appropriation foncière, volatilité des prix, climat, ressources hydriques, élevage, systèmes alimentaires, agricultures familiales ont entre autres fait l’objet de rapports, au nombre de dix à ce jour. Cette innovation montre l’importance de l'enjeu et les difficultés d'articulation entre communautés scientifiques et politiques pour instruire les questions cruciales à l'échelle internationale. Le fonctionnement original de ce système d'expertise collective a été présenté et discuté.

Patrick Caron a donné la mesure du problème de l’insécurité alimentaire mondiale : plus de 800 millions d’humains souffrent de la faim, dont 54 % en Asie du Sud-Est et 28 % en Afrique sub-saharienne – en majorité parmi les paysans pauvres –, alors que le disponible alimentaire ne cesse de croître. Le problème se situe au niveau de l’accès de tous à une nourriture de bonne qualité plus qu’au niveau quantitatif global. Les prévisions malthusiennes ont été démenties, puisque le disponible alimentaire per capita a augmenté depuis 1960 malgré la forte croissance démographique ; selon certaines estimations, cette croissance pourrait voir la population mondiale plafonner à 12 milliards d’ici la fin du présent siècle. L’offre de nourriture existe, mais elle est mal distribuée et mal adaptée. Aux 800 millions d’humains exposés au manque de nourriture, s’ajoutent 2 milliards qui souffrent de carences en nutriments et 2 milliards d’individus en surpoids du fait de régimes alimentaires déséquilibrés. Cette dernière catégorie est en forte croissance, décuplée dans le courant des 40 dernières années. Le représentant de la FAO, à ce sujet, met en cause les multinationales de l’industrie agroalimentaire, largement responsables selon lui de la « malbouffe » ambiante. Les émeutes de la faim de 2008, que nous n’avons pas su prévoir, ont provoqué une prise de conscience : il s’agit désormais de revoir les relations entre production agricole, alimentation, développement social, maîtrise des marchés et maîtrise de la santé des écosystèmes. La gouvernance de la sécurité alimentaire mondiale devra être revue, et le rôle de la science redéfini dans cette optique globale. Il faudra établir de nouvelles relations entre science et société, et pour cela « hybrider les savoirs » dans une approche interdisciplinaire, nouvelle vision stratégique comparable à celle mise en œuvre par le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) face au problème du réchauffement climatique. Le HLPE, interface science-politique du Comité sur la sécurité alimentaire mondiale, est chargé de recenser et d’analyser les connaissances utiles, en amont, et d’alimenter les filières d’aide à la décision, en aval, afin de mieux répondre aux objectifs du développement durable de la FAO. La recherche agronomique devra se redéfinir et élargir ses partenariats pour construire une offre scientifique adaptée à cette nouvelle approche, qui dépasse nos clivages académiques traditionnels.

Robert SCHILLING