Nous avons appris avec une très grande tristesse le décès de notre collègue et ami Jacques Weber, survenu ce jeudi 6 mars 2014 des suites d’une longue maladie.

Jacques Weber était d’abord l’homme des rencontres, des dialogues, des idées, des formules.

 

Jacques WeberJacques Weber au Cirad, c’est d’abord l’histoire d’une rencontre en 1992 avec Michel Griffon, qui permettra la confrontation productive entre deux pensées créatives sur la gestion des ressources renouvelables et le développement. Cette rencontre a contribué à la réflexion sur la « révolution doublement verte » et marquera la création en 1993 au Cirad, d’une unité de recherche pluridisciplinaire, sur des questions transversales entre agriculture, environnement et développement, l’unité Green. C’est ensuite le compagnonnage scientifique avec nombre de doctorants et de jeunes chercheurs qui vont bénéficier de ses éclairages et de son influence intellectuelle, au Cirad et dans d’autres institutions, en France et à l’étranger.

Cette confrontation intellectuelle exigeante sur le fond et toujours respectueuse de ses interlocuteurs, il l’a mise en pratique au Cirad. D’abord, entre les disciplines, lui qui aimait tant se revendiquer anthropologue avec les économistes et économiste avec les anthropologues ! Puis, avec les chercheurs du Cirad qu‘il a su faire dialoguer et travailler ensemble, lui, qui n’étant ni forestier, ni agronome, ni vétérinaire, partait avec un handicap qu’il a su largement transformer en avantage au nom d’une véritable approche interdisciplinaire des questions.… Enfin, entre la recherche du Nord et la recherche du Sud, lui qui se définissait aussi comme un africain, car né au nord du Cameroun. Jacques aimait saisir les crises pour refonder. Il était en mouvement permanent, en quête de nouveaux défis et des constructions intellectuelles porteuses d’avenir : entre recherche et expertise, avec la création du département Expertise Collective et Valorisation de l’IRD en 1998 ; entre organismes de recherche, ministères et ONG sur le thème de la biodiversité, avec la direction de l’Institut Français de la Biodiversité en 2001 ; entre recherche et entreprises, au sein du groupe OREE (Organisation pour le Respect de l'Environnement dans l'Entreprise). Et ces créations issues du dialogue, durent et lui doivent.

Jacques Weber, était aussi l’homme des idées surprenantes, iconoclastes si loin du « prêt à penser » qu’il aimait tant remettre en cause, parfois de manière provocante, obligeant chacun à s’interroger sur le statut et le contenu des idées qui passent pour des évidences dans notre monde où la communication tend parfois à supplanter le débat intellectuel avec ses exigences et sa modestie obligée . Qu’il s’agisse de s’intéresser à la façon dont des sociétés différentes confèrent à des biens un statut de “richesse”, puis les font circuler, ou de penser le contexte et les enjeux de la décision collective, Jacques a questionné sans relâche le prêt à penser sur le développement, l’économie et l’écologie. On se rappelle de “Environnement et pauvreté : les pauvres ne sont pas coupables” en 2005 ou « Risque et pauvreté : comment penser un monde sans assurances » ou enfin « La biodiversité quelle entreprise ! Pour une révolution écologique de l’économie» en 2010 avec son inestimable compagnon de route intellectuel Robert Barbault, disparu lui aussi récemment.

Mais Jacques Weber n’était pas qu’un lanceur d’idées, qui savait avoir l’élégance de laisser considérer à son interlocuteur qu’elles jacqueswebervenaient de lui. Comme homme d’action engagé dans le débat intellectuel et fort de ses convictions, il concrétisait aussi ces idées, car Jacques n’aimait rien tant que les porter avec passion dans différents comités scientifiques, auprès des bailleurs et des politiques. Il les enseignait aussi à l’EHESS depuis 1992 et dans de nombreuses formations, comme en atteste les étudiants qu’il aimait avoir, dit-il, non pas formés mais « dé-formés ». Ces dernières années, il s’est investi avec la même ardeur dans le transfert et le dialogue Science-société avec l’Association Française des Petits Débrouillards (AFPD), dont il était le vice-président. Ces idées qu’il lançait, à qui voulait bien les attraper, viennent aujourd’hui alimenter le débat public pour participer à la construction de la « démocratie scientifique » que nos sociétés modernes ont encore tant de mal à faire accoucher.…

Les engagements et les idées de Jacques sont présentes tout au long de l'ouvrage « Rendre possible, Jacques Weber, itinéraire d’un économiste passe-frontières », paru en 2013 aux Editions Quae.

Par sa personnalité si attachante et sa grande rigueur intellectuelle, Jacques nous a fait comprendre le sens de ce qui est au cœur du collectif, du « commun » entre les hommes : le don et le contre-don, la « sympathie » au sens de Rabelais. Aujourd’hui nous sommes orphelins et il nous appartient de continuer à faire vivre sa pensée en actes, en pratiquant avec la même exigence et le même respect pour les autres cette science au Sud et en partenariat qui est au cœur de la mission du Cirad.

Jacques, merci pour tout et sache que nous ne t’oublierons pas.

En mon nom et au nom de tous ses collègues et amis du Cirad, j'adresse à son épouse, Michèle, à son fils, à ses petits-enfants, à sa famille et à ses proches, nos sincères condoléances et les assure du respectueux et amical souvenir que nous lui portons.

Michel Eddi
Président directeur général